
Émotions
« Rather than being a luxury, emotions are a very intelligent way of driving an organism toward certain outcomes. »
– Antonio Damasio
Qu’est-ce qu’une émotion ?
Vous venez de gagner une paire de billets pour le concert de vos rêves et rapidement vous vous sentez comme sur un nuage, votre visage affiche un grand sourire, votre cœur bat la chamade et vous sautez de joie. Vous êtes en train d’expérimenter une émotion.
Les émotions sont une réponse automatique et rapide produite par le corps face à un stimulus, soit externe ou interne. Les stimuli externes sont des déclencheurs de l’environnement, comme entendre une chanson qu’on aime à la radio, croiser un mignon chiot sur la rue ou être coincé dans un bouchon de circulation. Les stimuli internes réfèrent aux sensations internes engendrées par des pensées et des besoins de base, comme avoir faim, se sentir fatigué ou penser à ses dernières vacances en famille. Il faut savoir que des différences individuelles sont observées, ainsi, une même situation peut engendrer des émotions différentes d’un individu à l’autre.

À quoi servent les émotions ?
Les émotions ont une fonction très importante pour la survie et l’adaptation des individus. En effet, dans certaines situations où la vie d’un individu peut être en danger, son intégrité menacée ou que ses besoins ne sont pas répondus, les émotions serviront de signal pour lui indiquer de mettre en place des actions afin de s’adapter. Pour illustrer le tout, prenez par exemple un jeune qui se met en colère parce qu’il se fait accuser à tort. Cette colère le poussera à revendiquer le sentiment d’injustice auquel il est confronté afin de répondre à son besoin d’être estimé.
Les émotions jouent aussi un rôle crucial dans la communication sociale. Elles permettent entre autres de communiquer rapidement nos états internes de façon non-verbale. Ceci peut donc influencer le comportement des autres. Par exemple, si on pleure, cela indiquera aux autres que nous avons besoin de réconfort ce qui incitera les autres à venir nous consoler.

Comment les émotions se mesurent-elles ?
En laboratoire, il existe plusieurs façons de mesurer les émotions et notre capacité à réguler ces dernières. Premièrement, à l’aide de questionnaires, il est possible de mesurer les émotions vécues et les sensations physiologiques rapportées par les individus. Ainsi, les personnes doivent indiquer à quel point chacun des items les interpelle. Toutefois, cette façon de faire comporte certains biais puisqu’elle est teintée par la perception de l’individu et sa capacité d’introspection.
De manière plus objective, certains logiciels permettent d’analyser les expressions faciales, même les plus subtiles, d’individus pendant qu’ils accomplissent différentes tâches en laboratoire. Il est également possible de mesurer les changements physiologiques associés aux émotions, telle que la fréquence cardiaque, la contraction de muscles faciaux et la sudation de la peau à l’aide de moniteurs et d’électrodes. Par contre, les manifestations physiologiques ne permettent pas nécessairement d’identifier la nature de l’émotion vécue puisqu’elles représentent des réponses d’activation du corps non spécifiques. Il s’agit donc d’un indicateur de l’ampleur de l’activation physiologique en lien avec l’émotion.

Est-ce que les émotions sont universelles ?
Certaines émotions comme la joie, la tristesse, la colère, la peur, le dégoût et la surprise sont considérées comme des émotions de base. Ainsi, ces émotions sont universelles, automatiques et très peu réfléchies. De façon générale, tout le monde est en mesure de lire ces émotions exprimées par les expressions faciales. Paul Ekman, dans les années 60, a joué un rôle déterminant dans cette quête de compréhension. Poussé par une curiosité sur l’universalité des émotions humaines, Ekman est allé en Papouasie-Nouvelle-Guinée pour étudier une tribu, les Fore, qui n’avait jamais été exposée à la culture occidentale. Il leur a présenté des photographies de personnes manifestant diverses émotions pour voir si cette tribu, sans aucune influence culturelle externe, pourrait identifier ces émotions. Les résultats ont été étonnants : la tribu a pu reconnaître la joie, la tristesse, la peur et d’autres émotions avec précision. Cette découverte a jeté les bases de l’idée que certaines émotions sont universelles, enracinées dans notre biologie, et non purement culturelles ou apprises.

Quelle est la différence entre une émotion de base et une émotion secondaire ?
Contrairement aux émotions de base, les émotions secondaires seraient le résultat de plusieurs émotions de base. Par exemple, la crainte est un mélange de peur et de surprise, les remords comprennent un mélange de tristesse et de dégoût, alors que la honte est composée de peur et de colère. Ces émotions secondaires sont donc, en général, plus complexes.
Contrairement aux émotions de base, les émotions secondaires seraient le résultat de plusieurs émotions de base. Par exemple, la crainte est un mélange de peur et de surprise, les remords comprennent un mélange de tristesse et de dégoût, alors que la honte est composée de peur et de colère. Ces émotions secondaires sont donc, en général, plus complexes.

La composante culturelle des émotions
Les émotions secondaires sont régies par des dimensions culturelles et sociales. La reconnaissance des émotions secondaires comporte des différences culturelles notables. Par exemple, une étude a montré que des individus d’origine caucasienne regardaient l’ensemble du visage afin de pouvoir lire une expression faciale, alors que des individus d’origine asiatique regardaient presque uniquement les yeux, ce qui pouvait conduire à des différences d’interprétation. La culture influence également la manière dont les émotions sont exprimées. Par exemple, certaines cultures encouragent davantage la suppression de l’expression de certaines émotions en public, telles que la colère ou encore la tristesse, alors que d’autres en encouragent l’expression.
Quelle est la différence entre une émotion et un sentiment ?
Bien que les termes « émotions » et « sentiments » soient souvent confondus et utilisés de façon interchangeable, ces deux concepts sont bel et bien distincts, puisqu’ils diffèrent par leur origine et leur nature. Les émotions sont le résultat d’une réponse physiologique (par ex., cascade hormonale) qui entraîne plusieurs changements corporels (comme l’augmentation du rythme cardiaque, de la sudation de la peau et une modification de l’expression faciale). Ces manifestations sont donc involontaires, rapides, de courte durée et passagères.
Quant aux sentiments, ils font référence à l’état d’esprit qui est engendré par l’émotion. Ainsi, nous analysons de façon consciente nos changements corporels et la situation à laquelle nous faisons face, ce qui nous permet de mettre des mots sur nos sentiments. Contrairement aux émotions, les sentiments peuvent être de longue durée et même persister plusieurs jours. Ainsi, les émotions font référence à la composante physiologique, souvent exprimée par des expressions faciales qui peuvent être décodées par les autres, alors que les sentiments font référence à la composante psychologique qui est davantage vécue à l’intérieur de la personne.
Les corrélats cérébraux des émotions
Les émotions, bien que souvent ressenties comme des expériences intangibles, sont le résultat de processus biologiques complexes et spécifiques qui se déroulent dans le cerveau. Au centre de ces processus se trouve le système limbique, un ensemble de structures cérébrales interconnectées responsables de la génération, de la régulation et de la perception des émotions.
- Amygdale : C’est l’une des structures les plus souvent associées aux émotions, en particulier à la peur. Elle joue un rôle dans la détection des menaces et la préparation de la réponse de fuite ou de lutte. Quand l’amygdale est activée, elle peut déclencher une cascade d’événements physiologiques, allant d’une augmentation du rythme cardiaque à la libération d’hormones de stress.
- Hippocampe : Cette structure est essentielle pour la mémoire, mais elle interagit étroitement avec l’amygdale lors de la formation des souvenirs émotionnels. Par exemple, un souvenir émotionnel peut entraîner une réponse émotionnelle intense lorsqu’il est rappelé, en grande partie à cause de l’interaction entre l’hippocampe et l’amygdale.
- Cortex préfrontal : Situé à l’avant du cerveau (donc hors du système limbique), le cortex préfrontal est impliqué dans la régulation émotionnelle, la prise de décision et la planification. Il modère les réponses de l’amygdale, aidant à évaluer si une menace est réelle et à quel point elle est menaçante. Une activité saine du cortex préfrontal peut donc tempérer ou moduler les réponses émotionnelles.
Les interactions entre ces régions sont essentielles pour comprendre comment nous ressentons, exprimons et régulons nos émotions. Un déséquilibre ou une dysfonction dans ces interactions peut contribuer à des troubles émotionnels ou des troubles de l’humeur. Par exemple, une hyperactivité de l’amygdale couplée à une régulation réduite du cortex préfrontal peut être observée chez des individus avec des troubles anxieux.
Les corrélats physiologiques des émotions
Lorsque nous vivons une émotion, le système limbique est activé (le système qui regroupe les structures cérébrales impliquées dans les émotions) ce qui enclenche une cascade hormonale. Les hormones sécrétées sont responsables de l’augmentation cardiaque, la sudation de la peau, l’augmentation du flux sanguin responsable de nos joues rouges et de l’accélération de la respiration. Plus une émotion est intense, plus les manifestations physiologiques le seront également. Il semble que les manifestations physiologiques liées aux émotions sont non spécifiques et semblables d’une émotion à l’autre. Par exemple, que vous viviez de la joie ou de la surprise, vos réactions physiologiques seront similaires. Ce sont donc nos processus cognitifs qui nous permettent de distinguer et de reconnaître l’émotion vécue. Ainsi, nous nous basons sur les déclencheurs, le contexte ainsi que nos expériences passées afin de mettre une étiquette sur nos émotions.
Quel est le lien entre stress et émotions ?
Les émotions jouent un rôle primordial dans la manière dont nous percevons et réagissons au stress. Qu’une émotion soit positive ou négative, elle peut influencer profondément la façon dont nous évaluons une situation et la manière dont notre corps y répond. Les émotions positives, telles que la joie ou la gratitude, ont souvent un effet tampon contre le stress, favorisant une perspective plus optimiste et renforçant notre capacité de faire face aux défis. À l’inverse, les émotions désagréables comme la peur, la colère ou la tristesse peuvent amplifier notre perception du danger, déclenchant une réponse de stress plus intense. Cela peut notamment se traduire par une augmentation du rythme cardiaque, une respiration rapide ou un sentiment d’oppression. La perception de ces manifestations physiologiques peut à son tour augmenter l’intensité de l’émotion vécue. Il est donc essentiel de reconnaître l’influence que nos émotions peuvent avoir sur notre expérience du stress et d’apprendre à les gérer de manière adaptative.

Qu’est-ce que sont les stratégies d’adaptation (coping) ?
Les stratégies d’adaptation, souvent appelées stratégies de coping, sont nécessaires afin d’aider l’individu à réguler ses émotions et à gérer son stress. Les stratégies d’adaptation sont nombreuses et incluent notamment l’évitement (éviter mentalement ou physiquement la situation), la réinterprétation positive (donner un nouveau sens à la situation), la recherche de soutien social/émotionnel (aller vers autrui), le déni (refuser de voir une partie de la réalité), la rumination (penser sans arrêt et de manière involontaire à la situation), l’autodistraction (porter volontairement son attention sur autre chose).
De manière générale, les individus utilisent certaines stratégies plus que d’autres dans leur quotidien. Cependant, il est important d’être capable de choisir la stratégie la plus adaptée en fonction de la nature de l’épreuve ou du stress à surmonter. Le choix des stratégies d’adaptation peut également être modifié au fur et à mesure qu’une situation évolue. Ainsi, aucune stratégie n’est à la base bonne ou mauvaise parce que leur efficacité dans la régulation des émotions et la gestion du stress dépend du contexte et de la capacité de l’individu à passer d’une stratégie à une autre de manière flexible.

La boîte à outils pour mieux réguler ses émotions
Que ce soit pour votre usage personnel, pour vous outiller à aider un proche ou simplement pour recueillir de l’information valide sur la gestion des émotions, les ressources suivantes peuvent vous servir de point de départ.
- Pour les jeunes: Pour apprendre à mieux réguler ses émotions, il importe d’être en mesure de les reconnaître et de les nommer. Comme les plus jeunes peuvent avoir de la difficulté à le faire, l’utilisation d’images et de pictogrammes peut faciliter leur apprentissage. Ainsi, il sera beaucoup plus facile d’enseigner à l’enfant les émotions dans un contexte de jeu et de calme. Une boîte avec des objets sensoriels (par ex., coussins, balle, papier à bulle) peut être placée à la disposition de l’enfant afin de l’aider à faire passer la vague d’émotion dans le but de retrouver son calme. Il est aussi possible de créer une boîte à idées pour gérer les émotions. Celle-ci contient des cartes sur lesquelles différentes stratégies d’apaisement sont dessinées (par ex., aller chercher un toutou, faire un câlin à un parent, respirer). Lorsque le jeune vit une émotion et a besoin d’une idée pour l’aider à s’apaiser, il peut simplement aller vers cette boîte et appliquer l’idée indiquée sur la carte qu’il a pigée.
- Techniques de relaxation : La respiration diaphragmatique peut également aider à calmer l’excitation physiologique causée par les émotions fortes et négatives. Cette technique peut être pratiquée autant par les enfants que les adultes. Il suffit de placer une main sur la poitrine et une main sur le ventre. En prenant une grande respiration par le nez, on se concentre à faire gonfler uniquement le ventre. Ensuite, on extrait l’air doucement par la bouche. La pleine conscience est également une bonne technique pour nous aider à mieux gérer nos émotions ainsi qu’à prendre du recul sur ce que nous vivons. Ainsi, cette dernière consiste à se connecter dans le moment présent afin de prendre conscience de nos sensations physiologiques, nos pensées ainsi que notre environnement. Avec de la pratique, il devient plus facile de nommer nos émotions, de reconnaître nos sensations physiques qui y sont liées ainsi que de nommer l’élément déclencheur.
- Technique de résolution de problème : Afin de gérer une situation qui nous procure des émotions négatives, il peut être pertinent de s’attaquer à la source du problème et trouver des solutions. Pour ce faire, il peut être utile d’identifier le problème, d’écrire toutes les solutions qui nous passent par la tête, d’indiquer les pour et les contre pour chaque solution, de choisir la solution que nous trouvons la plus efficace et de la mettre en place. Ensuite, on évalue son efficacité et si le problème est réglé. Si non, on choisit une autre solution et on l’applique jusqu’à ce que le problème soit résolu.
- Technique de distraction : Des techniques de distraction telles que faire de l’activité physique, discuter avec des personnes de notre entourage, écouter de la musique, prendre un bain, pratiquer nos loisirs ou encore prendre une marche peuvent s’avérer efficaces à court terme, pour diminuer l’intensité des émotions et se changer les idées. Toutefois, à long terme, il peut être pertinent d’utiliser des techniques de régulation émotionnelle plus actives, comme la résolution de problème.
Liste des références sélectionnées
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